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Interview du Cheikh Ibrahim Abdallah SALL (RA)

Paroles recueillies et traduites par Ibrahima Niang et Mame Balla Sow

Qui est Cheikh Ibrahima Sall et quel est votre cursus scolaire?

Louanges à Allah le Seigneur des mondes. Que le salut et la bénédiction soient sur notre Prophète Muhammad (SAS), ainsi que sur sa famille et ses compagnons et tous ceux qui les ont suivis dans le droit chemin.

Je suis le fils d'Abdulâhi et de Mariama, deux parents qui n'ont eu de cesse de se préoccuper de l'éducation religieuse et spirituelle de leurs enfants. Ces parents aux prénoms illustres m'ont aussi donné un prénom illustre, alhamdoulillâh. Ils étaient très aisés et leur maison à Kaolack ne désemplissait jamais. Cependant, malgré leur aisance matérielle, ils jugèrent utile de m'envoyer loin dans la campagne afin d'y suivre des études coraniques.

Après 20 années de privations et de durs labeurs, je revins à Kaolack. Mon père décida de m'envoyer à Saint-Louis afin d'y poursuivre mes études islamiques. Mais ce voyage se limitera à Dakar car mon père changea de décision. Il me fit revenir à Koalack où je fus par la suite confié à Baye Ahmadou Thiam, un savant émérite de la cité de Médina Cheikh Ibrahim Niass. C'est auprès de lui que j'acquis l'essentiel de mon savoir islamique. Il m'enseigna le fiqh (la jurisprudence), la grammaire, la morphologie, la littérature, les sciences coraniques. Après des années d'études auprès de cet océan de savoir, je me mis à la disposition de mon père pour l'aider dans son travail jusqu'à ce qu'Allah me gratifia d'une bourse d'étude pour la Tunisie. De retour de la Tunisie, je me rendis à Kaolack pour enseigner dans la fonction publique avant de m'installer à Dakar, toujours dans le cadre de l'enseignement. Après quelques années dans l'enseignement, je me consacrai définitivement à l'enseignement et à l'éducation spirituelle des disciples. Je m'efforçais de les mettre dans le droit chemin (houda) énoncé par Dieu dans la Fatiha (ihdinas-cirâtal mustaqîm) et contenue dans la çalatul fâtihi (wal hâdî ilâ çirâtikal mustaqîmi).

J'ai fait de la guidance dans le droit chemin la pierre angulaire de mon enseignement religieux et spirituel, ce qui justifie le nom de Médinatoul houda (cité de la guidance) que porte ma demeure, celui de la mosquée que j'ai érigée (masjid Madinatoul Houda); celui de l'institut que j'ai fondé (maslak Madinatoul Houda) et du centre de santé que j'ai mis en place.

Du point de vue familial, je suis marié à 3 femmes. Je suis le père d'enfants dont certains ont mémorisé tout le coran. J'ai pris la responsabilité de leur faire tous suivre le même cursus scolaire que moi. Aucun d'entre eux ne fréquente l'école occidentale, mais ils suivent dans leur formation, en plus de l'enseignement coranique, des cours de sciences islamiques et d'arabe, des cours d'informatique, d'anglais et de français.

Voilà, en résumé, la façon dont j'ai choisit de me présenter.

Qu'est ce qui vous a poussé à choisir la Tariqa Tijâne et comment y êtes-vous entré ?

C'est à la fin de mes études en sciences islamiques que j'ai senti la nécessité de prendre le wird tijâne. Je me suis par conséquent confié à mon maître Ahmadou Thiam que j'accompagnai chez le Cheikh Ibrahima Niass avec qui il parla de moi en aparté. Cheikh Ibrahim Niass me fit l'honneur de me donner le wird non pas dans sa demeure (ce qui était tout à fait possible), mais plutôt dans sa grande mosquée après la prière de zuhr (tisbar) dirigée par l'Imam Alioune Cissé, père de l'Imam Assane Cissé. A la fin de la prière, Cheikh Ibrahim Niass m'appela et je vins m'accroupir en face de lui, mes genoux intimement accolés aux siens. Il me donna dans ces conditions le wird et demanda à Baye Ahmadou Thiam de me conduire auprès de Cheikh Assane Dème afin que celui-ci se chargeât de mon éducation spirituelle (tarbiya). A la sortie de la Mosquée, nous nous dirigeâmes directement vers la concession de Cheikh Hassan Dème. Nous le trouvâmes assis sur un matelas, sous l'arbre situé devant sa maison. Là, Baye Ahmadou Thiam me mit à la disposition de Cheikh Hassan Dème, conformément à la directive de Cheikh Ibrahim Niass. C'est sous cet arbre que Cheikh Hassan Dème me donna le wird de la Tarbiya qui accélère le cheminement et l'accès vers Allah. Je parcourus sous la direction spirituelle de ce dernier toutes les étapes de l'initiation spirituelle au bout de 21 jours. A la fin de ma tarbiya, il me délivra l'ijâza (diplôme qui consacre le grade de guide dans la tariqa) non sans y mentionner de nobles et hautes paroles qu'il m'adressa et dont toutes ne sont pas divulgables.

Pour me résumer, j'ai voulu croître dans l'Islam en prenant le wird tijâne, et j'ai voulu m'élever dans l'Imân (foi) en suivant la voie initiatique dans la fayda tijâniyya; car la religion est constituée de la triade Islam-Imân-Ihsân, chacun symbolisant dans l'ordre cité le tronc, les branches et les fruits de l'arbre.

La Tariqa tijâne admet plusieurs écoles au Sénégal (l'école de Tivaouane, l'école de Kaolack, l'école de Médina Gounass, L'école de Thiénaba.). Quelle est la particularité de l'école de Kaolack, et existe-t-il un plus dans cette école par rapport aux autres précitées ?

L'école de Kaolack a comme chef de file Cheikh Ibrahim Niass, un musulman (muslim) incontesté que nul ne dépasse en érudition et en piété, un tijâne (mûmin) indiscutable qu'aucun condisciple ne surpasse. Cheikh Ibrahim Niass est aussi un gnostique (muhsin) émérite et privilégié par le biais duquel nombre de personnes ont accédé à Allah. De nombreux africains et arabes de diverses nationalités convergèrent ainsi vers lui.

La particularité de Cheikh Ibrahim Niass tient au fait qu'il reçut le privilège d'initier à la réalisation unitive (ma'rifa) qui est la quintessence de la haylala (lâ ilâha illal-lâh) et qui permet le dévoilement éveillant à la conscience de la seule présence divine. Ce dévoilement, fruit de l'initiation spirituelle (tarbiya) est l'unique modalité par laquelle tout associationnisme (shirk) s'estompe. C'est cette éducation qu'il a fait subir à ses disciples dont le seul nombre au Nigéria dépasse de loin la population sénégalaise. Ce dévoilement spirituel qui est la raison d'être de toute tariqa est rendue plus accessible et moins contraignante avec l'avènement de la Fayda énoncée par Cheikh Ahmad Tijâne et dont Cheikh Ibrahim Niass fut l'élu par qui Allah l'a manifesté.

L'école du Cheikh Ibrahima Niass permet aussi de parcourir les trois dimensions fondamentales de la religion musulmane que sont l'Islam, l'Imân (la foi), l'Ihsân (Vertu). L'Islam se décompose en 3 éléments : Le repentir (tawba), la droiture (istiqâma) et la crainte pieuse (taqwâ). L'Imân (foi) est structurée par la véridicité (çidqu), la pureté (ikhlâç) et la sérénité (tumânina). L'Ihsân (Vertu) se subdivise en ces éléments : la vigilance (murâqaba), la contemplation (mushâhada) et la connaissance unitive (ma'rifa) qui est le terme du parcours spirituel permettant à l'homme d'être conforme à sa vocation : un être créé en vu d'Allah exclusivement et qui en prend conscience.

En résumé, l'école de Kaolack a la particularité de détenir la Fayda du Sceau des saints (Cheikh Ahmad Tijâne) qui disait à propos d'elle: «La faydu viendra sur mes compagnons, mes disciples et les hommes entreront en groupes dans ma voie. L'arrivée de la faydu correspondra à une époque où les hommes connaîtront l'étroitesse et l'acmé de la difficulté.»

Elle surpasse les autres par la qualité et la pertinence de son éducation spirituelle, et par le fait qu'elle mène à une connaissance expérientielle de l'Etre d'Allah, de ses Qualités, de ses Actes et de ses Noms (parmi lesquels le Ismou lâhi ahzam, c'est-à-dire le plus grand nom d'Allah, le nom secret du Prophète et celui d'Ali. ), ce à quoi aucune des écoles citées ne fait parvenir, et au-delà de ces écoles, les autres tariqa. De plus elle dépasse de loin les autres écoles par le nombre et la qualité des adeptes tous d'horizons divers et exempts du péché d'associationnisme (ash-shirk bil-lah). Aucun de ses adeptes n'est motivé dans son adoration d'Allah de la peur d'un châtiment ou du désir d'une faveur quelconque. Leur adoration est faite par amour d'Allah et pour Sa Face exclusivement.

Qui est Cheikh Assane Dème et quelles furent vos relations ?

Ma fidélité à Baye Ahmadou Thiam alors âgée de 90 ans était telle que je ne voyais et ne fréquentais que lui à Médina Cheikh Ibrahim Niass, malgré la présence dans cette cité de grands érudits. Lorsque je fus confié par Cheikh Ibrahim Niass à Cheikh Assane Dème, j'eus la même attitude. Ma vision transparente des choses était telle que je ne percevais à travers ces différentes enveloppes que celui vers qui l'orientation est exclusivement permise. Cheikh Assane Dème m'initia aux mystères de la voie et j'obtins auprès de lui l'ouverture spirituelle au bout de 7 jours. Au terme de mon parcours spirituel (seyrou) qui dura 21 jours et qui fut sanctionné par la délivrance de l'ijâza (qui fit de moi un disciple autonome et un guide spirituel à part entière), je persévérai dans la fréquentation de Cheikh Assane Dème; car le compagnonnage du disciple avec son maître doit être permanent. L'occasion me fut donnée par la suite de parcourir beaucoup de pays (le Maghreb, la France, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse...) et à chaque fois que je rentrais, je retournais auprès de mon maître, le Cheikh Assane Dème, en toute humilité. Des liens forts et solides m'unissaient à lui, et en guise de reconnaissance à Allah, je peux affirmer sans aucune prétention qu'aucun disciple n'a reçu de son maître plus que ce que j'ai reçu de lui. Lui-même a dit d'ailleurs la même chose à propos de ce qu'il a reçu de Cheikh Ibrahima Niass.

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