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Interview du Cheikh Ibrahim Abdallah SALL (RA) (suite)

Paroles recueillies et traduites par Ibrahima Niang et Mame Balla Sow

D'où vous vient le titre de Cheikh ?

Ethymologiquement, cheikh signifie une personne âgée, un dirigeant. Dans la terminologie soufie, le terme désigne un guide spirituel qui mène à Allah; c'est le cas dans la tariqa tijâne pour ceux qui ont reçu l'ijâza. Certains portent ce titre par homonymie à un véritable cheikh. Les exigences liées à la fonction de Cheikh et la grandeur du titre sont telles que lorsqu'on m'interpellait sous ce vocable, je me sentais gêné. Oustaze Ibrahima Mahmoud Diop m'a rapporté que Cheikh Ibrahima Niass ne mentionnait jamais le titre de Cheikh lorsqu'il écrivait son nom. Les parents donnaient le nom de «Cheikh Ibrahim» à mes homonymes de sorte que beaucoup pensaient que c'était mon nom de naissance. Au fil du temps, je m'habituais tellement à ce titre que je finis par l'assumer. De plus, certains ont vu en rêve le Prophète (SAS), d'autres Cheikh Ahmad Tijâne, Cheikh Ibrahim Niass ou Cheikh Assane Dème m'interpeller en faisant précéder mon nom de ce titre. C'est donc fort de tout cela que j'ai accepté ce titre et je prie Allah de me rendre conforme à ses exigences.

Il est à préciser que beaucoup se prévalent du titre de «Cheikh» alors qu'il ne leur revient pas.

Quelle mission vous assignez-vous, quelles sont vos activités et qu'est-ce qui vous a motivé à ériger une mosquée, un institut et un centre de santé ?

Ma mission est d'être un citoyen utile à son pays par son travail, un musulman éveillé dans sa religion et cherchant à en faire profiter autrui, un croyant qui guide par sa foi, un homme dont le cœur vivifié par la connaissance d'Allah aide son semblable à actualiser en lui la parole «lâ ilâha ila- lâh.» Je prends conscience que ce que j'ai jusqu'à présent accompli est largement en deçà de mes devoirs et de mes intentions. Le centre de santé est pour moi plus que nécessaire car, comment accomplir son devoir envers Allah, ses semblables et soi si on ne jouit pas de la plénitude de ses moyens physiques et psychiques? J'ai créé ce centre pour faciliter l'accès aux soins à ma famille, à mes disciples, à mes coreligionnaires et à tous les citoyens quelque soit leur appartenance. Mon objectif n'est pas de m'enrichir en créant ce centre bien que l'argent soit nécessaire au fonctionnement d'une telle institution.

J'ai érigé la mosquée en y enseignant car je juge que les lieux de rencontres doivent servir d'espace d'élévation, d'acquisition du savoir et de la lumière. J'ai débuté mes séances d'enseignements par la traduction et l'exégèse d'une compilation instructive de lettres de Cheikh Ibrahim Niass (Jawâhiru rassâ'il) disponible en 35 cassettes de 90 minutes. J'ai jusqu'à ce jour enseigné 4000 hadiths du Prophète (SAS) enregistrés dans plus de 160 cassettes de 90 minutes aussi. J'ai enseigné (et continue d'enseigner) l'œuvre centrale de la tariqa tijâne, le «jawâhirul ma'âni» et j'en suis à un peu plus de la moitié du livre. Les leçons sont répertoriées dans 107 cassettes de 90 minutes présentement.

J'associe dans mon enseignement certaines personnalités qui se distinguent par leur science et qui viennent nous faire profiter de leurs connaissances. Je citerai nos bien-aimés et distingués érudits Cheikh Mouhamadoul Amine Ibrahima Niass, Oustaze Ibrahima Mahmoud Diop, El Hadji Moustapha Guèye qui est toujours présent sur les ondes des radios, Sidy Lamine Niass de Wal Fadjri, El Hadji Abdulâhi Niass (le défunt Khalife) dont la confiance qu'il avait pour ma personne et l'estime qu'il me portait firent de moi son représentant à Dakar et dans la commission d'observation lunaire, de même que Cheikh Ahmad Tijâne Niass. Cheikh Ahmad Dame Niass nous a fait l'honneur de nous consacrer une partie de son temps précieux avant sa nomination comme Khalife. Je peux dire que la crème de Médina Cheikh Ibrahim Niass nous a rendu visite à Médinatoul houda et je ne saurai oublier Cheikh Mâhi Ibrahima Niass, Cheikh Macky Ibrahima Niass, Khalifa Niass qui est l'actuel maire de Kaolack. La liste est longue et il me serait difficile de l'épuiser, mais ces différentes visites mettent en évidence l'estime que ces nobles personnes ont pour moi, et l'intérêt qu'ils témoignent pour ce que je fais.

Je suis l'auteur d'ouvrages dont le premier s'intitule «guide du disciple tijâne aspirant à la perfection». Il m'a été rapporté un rêve dans lequel le Prophète (SAS), qui était présent dans l'auditoire, me prit les feuilles dudit livre que j'enseignais. Il me les rendit après m'avoir manifesté son approbation et sa fierté. J'ai écrit un livre se rapportant à Cheikh Ahmad Tijâne (RA) et traduit sous le titre de «la Prophétie, la Sainteté et leurs fruits», une biographie de Cheikh Ibrahim Niass intitulé « al khayru fihtirâmi awliyâ-illâhi » (la paix se trouve dans l'estime des saints). J'ai fait une exégèse de la Djawharatoul Kamâl (La Perle de la perfection) sous le titre de «Jawharatul-Kamâl fî madhi 'aynil haqqi sayyidir-Rijâl» (la Perle de la perfection ou la glorification de l'Epiphanie de la Vérité et Seigneur des Saints). J'ai fait une exégèse du Al Akhdari en y incorporant des apports d'autres livres de fiqh (jurisprudence), livre disponible en français sous le titre de «Priez comme vous me voyez prier». Je suis aussi l'auteur d'un ouvrage intitulé «Liqâ-us-sâdiqîna liqâhun mubârakun» (la rencontre des saints crée une influence lumineuse réciproque). Je précise que je n'ai jamais écrit de livre sans l'avoir soumis à la lecture critique de Barham Diop et sans lui avoir signifié auparavant que je serais prêt à le détruire s'il jugeait le contenu de piètre qualité. J'imitais en cela les anciens qui plongeaient, avant parution, leurs écrits dans l'océan en priant Allah de les leur restituer s'ils devaient servir, mais de les noyer à jamais s'ils devaient induire la perdition. J'avais fait de Oustaze Ibrahima Mahmoud Diop l'océan, reconnu au Sénégal et dans le monde entier, dans lequel je plongeais mes œuvres avant leur parution. Mes livres sont disponibles dans beaucoup de grandes librairies du monde entier car leur distribution est assurée par une grande maison d'édition résidant en France (Al Bouraq). Tous les livres sont disponibles en Arabe et aussi en Wolof sous forme de cassettes de 90 minutes. Le nombre de cassettes de 90 minutes contenant tous mes enseignements se chiffre à plus de 400.

Ma mission peut se résumer à l'enseignement et à l'éducation religieuse et spirituelle que je ne cesse de dispenser afin de bâtir un musulman modèle, un croyant accompli et un homme qui actualise Allah en lui et en permanence. J'essaie aussi de former un citoyen exemplaire pétrit de valeurs et qui fait l'effort de se rendre utile à ses semblables et à son pays.

Exigez-vous à vos disciples de travailler pour vous et leur exigez-vous aussi la Hadiya (présents) ?

J'exhorte toujours mes disciples à étudier pour acquérir le savoir et à s'activer pour récolter le fruit de leur labeur. Je n'ai pas de champs à leur confier et je ne leur ai rien demandé de faire à mon profit. Je n'exige par conséquent pas de hadiya (présents) à mes disciples. Toute personne qui s'active en Allah peut cependant accepter des présents de ses disciples et cela ne peut que l'aider dans sa mission. Retenez que je n'exigerai jamais de hadiya de mes disciples, pas plus que je ne leur exigerai de travailler pour moi. Allah me donne les moyens de vivre et je parviens à subvenir à tous mes besoins, alhamdoulillâh. Profitant de l'inauguration de ma Mosquée et de la présence de l'Imam de la Mosquée de Médina Cheikh Ibrahim Niass, l'Imam Assane Cissé, je dis que ce bâtiment à 5 étages a été érigé sans aucune demande d'aide aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du Sénégal. Je n'ai même pas exigé de mes disciples de me soutenir financièrement dans sa construction. Je ne me soucie que de leur épanouissement afin qu'ils soient autonomes et se rendent utiles à leurs parents et à leurs semblables. Je ne dis pas aussi qu'un disciple ne doit pas donner la hadiya à son guide spirituel, mais je ne suis pas de ceux qui l'exigent et qui, par conséquent importunent leurs disciples à propos.

Beaucoup de vos disciples sont des intellectuels et certains de très haut niveau. Comment parvenez-vous à les manager sachant qu'ils sont formatés par la culture occidentale et ont le sens critique très développé ?

Certains ont une opinion très poussée sur la question. Qu'il soit clair que je n'égrène pas des noms d'Allah pour attirer vers moi quiconque, comme le soutiennent certains. S'il y a en moi quelque chose qui les attire, je dirai que c'est mon comportement. C'est étant des étudiants avec de maigres ressources qu'ils me rendaient visite, et je partageais avec eux ma modeste nourriture et le peu de confort dont je jouissais. Le souci que j'avais pour eux était tel que je leur donnais autant que faire se pouvait le pécule pour le billet retour. Ils étaient tous d'obédience «Ibâdou rahmân», et c'est ainsi qu'ils venaient à moi, ancré dans des convictions qui étaient en porte-à-faux avec les miennes et qui dénigraient les saints et les tariqa. Nous priions ensemble mais ils se mettaient à l'écart dès que la wazifa débutait. Je parvins à les convaincre à force d'arguments coraniques et de hadiths jusqu'à ce qu'ils abandonnèrent leurs idées et adhérèrent aux miennes. C'est ainsi qu'ils me posèrent des questions qui motivèrent mon premier ouvrage intitulé «le guide du disciple tijâne aspirant à la perfection», livre qui ne met en exergue que les arguments coraniques et traditionnels (hadiths) qui constituent le socle de la tariqa tijâne. C'est ainsi que le groupe s'élargissait, et leurs chambres à l'université devenait non seulement un cadre d'échanges féconds mais aussi des endroits où la wazifa et la hadratul jumâ'a qu'ils dénigraient se tenaient. Notre compagnonnage avait pris une tournure telle que j'étais convié à l'université à l'occasion des soutenances de thèse. Je me rappelle la mémorable thèse du Dr Souleymane Ndour qui fut un évènement révolutionnaire au point que Oustaze Ibrahima Mahmoud Diop, qui faisait partie des convives, dit en son temps, que nos dirigeants ont lamentablement échoué dans leur politique d'aliénation culturelle savamment pratiquée dans des lieux du savoir comme l'université. Au fil du temps, ce groupe est allé en s'élargissant de sorte que je compte aujourd'hui parmi mes disciples une grande frange d'élèves et d'étudiants, et une grande partie qui est devenue maintenant productive. Certains sont au Sénégal et d'autres ont émigré. Parmi ceux qui sont à l'étranger, je compte des disciples qui sont rentrés chez eux après qu'ils aient terminé leur cursus et par le biais desquels d'autres viennent à moi. Ce sont ces disciples à l'étranger qui, chaque année m'invitent en Europe, au Cameroun, en Mauritanie, aux Etats-Unis et au Canada. Voilà ce qui explique et justifie mes voyages dans ces différents pays.

Je me résumerai en disant sans aucune prétention que mon comportement suscite la sympathie des intellectuels qui me rendent visite. Ils n'ont jamais vu en moi ce qui fait l'objet de dénigrement de certains guides. Je reste très ouvert au dialogue et, de plus, je fais preuve d'intellectualité aussi bien dans le fond que dans la forme de mon argumentaire à l'occasion de nos entretiens féconds ce qui, je pense, compte beaucoup pour des esprits rationnels. Je n'ai donc fait par là qu'appliquer un précepte prophétique qui demandait de parler aux gens à la mesure de leur intelligence. En conclusion, c'est ma façon d'être et la force de l'argument qui suscitent l'admiration de ces intellectuels pour ma personne, sans oublier que c'est Allah qui guide qui Il veut et par qui Il veut.

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