| Conférence du Cheikh Ibrahima Abdallah SALL à Nantes, le 17 juillet 2004. |
Du temps du Prophète (SAS), sa présence et sa proximité imposaient aux compagnons une façon d'être et de faire entièrement auréolée de lumière. Il y avait une intensité et une densité de vie spirituelle de ses compagnons qui lui avaient fait une sincère et franche allégeance, au point que chacun d'eux pouvait être considéré comme un rameau de sainteté.
Après la disparition du Prophète (SAS) et l'éloignement de son époque, la spiritualité baissa en intensité et la mondanité gagna de plus en plus les cours qu'elle finit par emprisonner dans ses rets. L'atmosphère terrestre se durcit, et la spiritualité devint beaucoup plus une exception qu'une règle de vie. A ce propos, Anas (un des nobles compagnons du Prophète) dit que lors de l'entrée du Prophète (SAS) à Médine, la ville s'illumina. A sa mort, la lumière fit place aux ténèbres et à l'angoisse, car il était une lumière pour eux et le vivificateur de leur cour. Les dépositaires de cette spiritualité qui purent se préserver et se maintenir dans la bourrasque subversive, constatant l'indifférence du grand nombre et voyant l'obscurcissement du ciel de leur époque, organisèrent des cadres où se perpétua l'enseignement direct délivré par le Prophète (SAS) aux Compagnons et reproduit dans la relation maître/ disciple.
Du temps du Prophète (SAS), le soufisme était une réalité sans nom, comme le furent la grammaire ainsi que d'autres sciences connexes au Coran. L'émergence d'un concept nouveau peut supposer la nouveauté de ce qu'il désigne, surtout dans un contexte où la mémoire de la plupart des contemporains s'est embrumée du fait des vicissitudes du temps. Dans le cas du soufisme, l'excellence de certains, leur distinction par rapport au commun sur beaucoup d'aspects de leur vie, leur non-conformité à l'air du temps, leur enracinement profond dans la religion, leurs qualités qui témoignaient d'une noblesse d'âme et qui était pour certaines l'expression d'une rigueur extrême, firent croire à une époque située à la périphérie de la spiritualité et quelquefois à ses antipodes, en l'apparition d'un phénomène nouveau. Ces hommes qui voulurent être l'incarnation même de la vérité furent désignés par divers vocables dont le plus fréquent est le mot « sûfi », et ce qu'ils vivaient, le « taçawwuf » (soufisme).
Le soufisme est le moyen qui permet la purification de l'âme charnelle (nafs) et de l'esprit (rûh). C'est la répression des vices et l'acquisition des nobles vertus.
Le Prophète (SAS) a dit : « J'ai été envoyé pour parfaire les nobles vertus. » Le Cheikh Ahmad Tijaan (RA) dit que « le soufisme consiste à suivre les recommandations divines, à abandonner ses interdits dans ce qui est manifeste ou caché, conformément au vouloir divin et non selon la volonté individuelle. » Les vertus favorisent ou conditionnent des attitudes contemplatives, et d'autre part en résultent dans la mesure où elles sont sincères. Elles portent à un dépassement de soi dans la mesure où elles sont profondes.
Le soufisme est le souvenir permanent de Dieu. Le Prophète (SAS) a dit : « Multipliez l'invocation de Dieu jusqu'à ce qu'on dise: c'est un fou ! » De même : « Multipliez l'invocation jusqu'à ce qu'on dise : c'est de l'ostentation. » Il mentionne aussi : « A la droite du Miséricordieux- et ses deux mains sont dextres- on trouve des hommes qui ne sont ni prophètes, ni martyrs, et dont la clarté du visage éblouit ceux qui les regardent. Les prophètes et les martyrs les envient à cause de leur place et de leur proximité de Dieu. Quelqu'un demanda alors : « Qui sont-ils donc ? » Le Prophète (SAS) répondit : « Ce sont des personnes appartenant à des clans bien distincts, qui se réunissent en vue du souvenir de Dieu, choisissant de ne dire que les meilleures paroles, tout comme un gourmet ne sélectionne que les meilleures dattes. » Les rites ne sont institués qu'en vue du souvenir de Dieu. Le Prophète (SAS) a dit : « La circumambulation autour de la Maison sacrée, les allées et venues entre Safâ et Marwa, ainsi que le jet de pierres n'ont été institués qu'en vue du souvenir de Dieu. » Lui-même dit dans le coran : « Accomplis la prière pour te souvenir de Moi. » De plus, la valeur d'un acte religieux dépend de l'intensité de concentration dans le souvenir qui l'accompagne. Voilà pourquoi le Prophète (SAS), lorsqu'on lui demanda quel combattant obtiendrait la plus grande récompense, répondit ainsi : « Celui qui se sera le plus souvenu de Dieu. » Et quand on le questionna de nouveau : « Quel est le jeûneur qui aura la plus grande récompense ? » Il réitéra sa réponse : « Celui qui se sera le plus souvenu de Dieu. » Et quand la prière, l'aumône, le pèlerinage et les dons furent mentionnés, il fît encore la même réponse. Abû Bakr dit alors à Umar (que Dieu soit satisfait d'eux) : « Les gens du souvenir ont pris ce qu'il y a de mieux ! » Le Prophète (SAS) acquiesça : « Certes, oui ! » Selon Aïcha (que Dieu l'agrée) le Prophète (SAS) « invoquait Dieu tout le temps. »
Le soufisme est la seule voie où l'adoration de Dieu est sincère, car n'étant effectuée ni pour ce bas monde, ni pour l'au-delà, mais pour Lui exclusivement.
Le soufisme est la connaissance de Dieu
qui permet la rupture avec tout ce qui n'est pas Lui pour se lier exclusivement à Lui. Dieu dit dans le Coran : « Que ni vos biens, ni vos enfants ne vous distraient du rappel d'Allah. »
Il embellit les cours, procure la paix intérieure et le bon caractère.
Le Cheikh Zarruq dit que les « sûfi » sont ceux qui sont plongés dans l'adoration de leur Seigneur en vue de Lui exclusivement, mais non pour la recherche du bas-monde ou de l'au-delà. Junayd disait que «s'il y avait sous les cieux une connaissance supérieure au soufisme, nous serions allés à sa recherche. »
Cette connaissance est un savoir expérientiel, une connaissance gustative qui ne s'acquiert pas par l'étude mais plutôt par le compagnonnage avec celui qui l'a réalisée.
Le soufisme est une obligation imposée à tous car, à l'exception des prophètes, personne n'est exempt de vices et prémuni contre les scories du cour. L'Imam Shâzalî dit que «celui qui meurt sans pratiquer le soufisme meurt enveloppé des grands péchés sans qu'il ne s'en rende compte.» Ni la raison des raisonnables, ni la sagesse des sages, ni la science des docteurs de la loi ne peuvent améliorer leur conduite.
Le soufisme est la seule voie où la purification consiste avant tout à nettoyer le cour de tout ce qui n'est pas Dieu par la fusion du cour dans Sa mention qui s'achève dans la totale extinction en Lui.
Cette orientation exclusive vers Dieu procure à l'âme une richesse qui la met au-dessus de tout besoin, malgré le poids de la pauvreté extérieure.
Le soufisme tire son origine du Coran, de la Tradition du Prophète (SAS), de la connaissance que Dieu délivre aux purs (sâlihîna), de l'ouverture parfaite qu'Il procure aux connaissants par Dieu (ârif bil-lâhi), et du Fiqh.
Le soufisme emploie une terminologie spécifique dont les concepts suivants : Ikhlass (pureté), çidq (véridicité), tawakkul (l'abandon confiant à Dieu), zuhd (détachement), wara'u (méfiance), ridâ (l'agrément du décret divin), taslîm (don de soi à Dieu), mahabatû (l'amour divin), fanâ'u (l'extinction en Dieu), baqâ'u (surexistence), az-zâtu (l'essence divine), as-sifatu (les attributs divins), qudratu (le decret divin), hikmatu (sagesse), rûhâniyyatu (le domaine de l'esprit), bachriyyatu (le domaine de l'âme charnelle), ma'rifatu haqîqatul hâl (connaissance de la réalité des états spirituels), wârid (la connaissance intuitive), maqâm (stations spirituelles) .
Selon diverses approches, le terme sûfî dérive des mots suivants:
- De « sûf », la laine, pour traduire la « pauvreté spirituelle ».
- De « as-sûfatu » qui désigne celui qui s'est libéré de tout ce qui n'est pas Dieu, pour s'attacher exclusivement à Lui.
- De « sûfa », ce qui est doux, léger. Ce mot traduit l'humilité des « sûfî ».
- De « sifatu » qui renvoie à l'appropriation des nobles qualités et à la purification des vices.
- De « as-safâ'u », la pureté.
- La Mosquée du Prophète (SAS) était caractérisée par la fréquentation d'un groupe qui portait l'éponyme ahlu-sufati dont les membres sont ceux mentionnés par Dieu s'adressant au Prophète (SAS) dans ce verset : « fait preuve de patience (en restant) avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant exclusivement sa face. Et que tes yeux ne se détachent point d'eux en cherchant (le faux) brillant de la vie sur terre. » (18,28)
Le précis al-ahdary fort répandu en milieu malékite mentionne que « le premier devoir du musulman est d'authentifier sa foi.» Cette authentification est l'apposition du cachet divin dans le cour du croyant, la conscience permanente de Dieu. Une Tradition sanctissime (hadith qudsi) énonce : « Je n'ai créé les hommes et les jinns que pour qu'ils m'adorent. » D'après Ibn Abbas -un brillant exégète du Coran du vivant du Prophète (SAS), que Dieu l'agrée- « pour qu'ils m'adorent » signifie « pour qu'ils me connaissent.» La connaissance de Dieu précède son adoration : « Connaissez-Moi avant de m'adorer, car si vous ne Me connaissez pas comment pourriez-vous m'adorer ? » Cette connaissance est le Tawhid qui fait périr tout autre que Dieu pour que Lui Seul subsiste.
Certains « sûfî » et savants musulmans, fort réputés, comme l'Imam Ghazâlî et l'Imam Sanûsî considèrent sa pratique comme un devoir incombant à chaque individu. Car si le soufisme oriente vers Dieu et fixe à LUI, s'il purifie le caractère et extirpe de l'associationnisme ; s'il inculque un amour de Dieu, l'observance de ses recommandations et l'éloignement de ses interdits, sa pratique ne peut être qu'obligatoire.
Dans beaucoup de passages du Coran, Dieu nous enjoint de trouver le moyen d'accès à Lui. Dans le verset 35 de la sourate 5, Il dit : « O vous qui croyez, craignez Allah et trouvez un wasîla (moyen d'accès à Dieu). Endurez dans ce sentier peut-être atteindrez-vous la félicité. » Cheikh Ahmad Tijaan (RA) explique le « wasîla » comme étant :
- L'imitation du Prophète (SAS) dans ses paroles et ses actes. Le Coran dit : « Si vous aimez Dieu, suivez-moi (le Prophète), Dieu vous aimera. » Dieu dit dans cette tradition sanctissime : « Si je l'aime, Je le deviens. » Ceci est la porte de la connaissance de Dieu.
- Le compagnonnage avec un connaissant par Dieu qui est arrivé à Lui : « Suis le chemin de celui qui est arrivé à MOI. »
- L'attachement à l'invocation. Dieu recommande ceci dans le Coran : « Fais preuve de patience (en restant) avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant exclusivement sa Face. » L'invocation efficace est celle obtenue auprès d'un guide parfait. Dans le verset 50 de la sourate 51, il est mentionné : « Fuyez vers Dieu. » Le Cheikh-al Islam El Hadj Ibrahima Niass (RA) explique que fuir vers Dieu, c'est se rendre auprès de celui qui Le connaît pour s'initier sous son contrôle.
L'initiation doit se faire auprès d'une compétence avérée afin d'éviter les influences psychiques négatives, et d'avancer méthodiquement et efficacement dans la voie. Cette initiation remonte du temps du Prophète (SAS), et beaucoup de traditions corroborent ce propos. Le Prophète (SAS) dit un jour à un groupe de compagnons en présence desquels Il se trouvait : « Y a t-il un étranger parmi vous ? » Non, Envoyé de Dieu répondirent-ils. Il demanda alors qu'on fermât la porte et leur dit : « Levez les mains et répétez : Lâ ilâha illal-lâh. » Shaddâd Ibn Aws raconte : « Nous tînmes donc nos mains levées pendant une heure en disant : « Lâ ilâha illal-lâh. » Le Prophète (SAS) dit alors : « O Mon Dieu, Tu m'as envoyé avec cette parole, me l'as recommandée, m'as promis le paradis en échange ; et en vérité Tu ne faillis jamais à Ta promesse ! Puis Il conclut : « Réjouissez-vous, car Dieu vous a pardonné ! » Une autre tradition est rapportée par l'Imam Ali (que Dieu ennoblisse sa face). Le sens est : « Je demandai à l'Envoyé de Dieu de m'indiquer le plus court chemin pour arriver à Dieu, le plus facile pour les serviteurs et le plus excellent aux yeux de Dieu. »
- « O Ali, invoque perpétuellement Dieu, à haute voie comme à voie basse », lui fût-il répondu.
- « Tout le monde invoque ! Ce que je souhaite, c'est que tu m'indiques à moi une invocation spéciale », insista Ali.
L'Envoyé répliqua alors : « Ali ! La meilleure chose que nous ayons dite, les prophètes qui m'ont précédé et Moi-même, c'est lâ ilâha illal-lâh. Si les sept cieux et les sept terres se trouvaient sur l'un des plateaux d'une balance et lâ ilâha illal-lâh sur l'autre, c'est de ce côté-ci qu'elle pencherait. O Ali, ajouta t-Il, l'heure ne viendra pas tant qu'il y aura quelqu'un sur cette terre pour dire : « Allah, Allah ! »
Ali demanda encore : « Comment dois-je invoquer, ô Envoyé de Dieu ? »
- « Ferme les yeux », lui répondit l'Envoyé, « et écoute-Moi dire : « Lâ ilâha illal-lâh » trois fois ; dis ensuite toi-même : « lâ ilâha illal-lâh » trois fois pendant que Je t'écoute. »
Ces traditions sont suggestives, car elles montrent que l'initiation se pratique à l'insu du commun, la nécessité d'un maître et d'une méthode. Dans nos conditions actuelles, le rattachement à une organisation traditionnelle régulière, dépositaire d'une influence spirituelle et ayant qualité pour conférer l'initiation est une condition nécessaire. Il s'agit proprement de la transmission d'une influence spirituelle qui doit s'effectuer selon des lois définies faute de quoi, le résultat visé ne pourrait être atteint. Cela implique donc un contact réel. Il est dès lors facile de comprendre l'importance capitale de la chaîne initiatique, c'est-à-dire, une succession assurant d'une façon ininterrompue la transmission dont il s'agit. En dehors de cette succession, l'observation même des formes rituéliques serait vaine, car il y manquerait l'élément vital essentiel à leur efficacité. Ceci s'applique de façon identique aux rites religieux que ne peut accomplir le non-musulman s'il ne reçoit « l'ordination » nécessaire qui l'introduit dans cette religion et qui est porteuse de l'influence spirituelle.
L'initiation consiste à suivre une voie, à réaliser un plan et dispose l'impétrant à prendre l'attitude mentale et intellectuelle nécessaire pour parvenir à une compréhension effective et non pas simplement théorique. Il est assisté et guidé en vue du contrôle de son travail. C'est cela le rôle du maître à qui il fait allégeance. La tradition « sûfî » du pacte et de l'enseignement de maître à disciple remonte à ce verset : «Ceux qui te prêtent allégeance, prêtent en vérité allégeance à Dieu, La Main de Dieu est au-dessus de leurs mains. » (48,10)
Le maître doit connaître la voie qui mène à Dieu, et prémunir le disciple contre tout ce qui pourrait induire la perdition. Personne ne peut se passer de maître, celui s'impose par la situation d'exil dans laquelle se trouve l'homme ici-bas. Il fut demandé à Cheikh Ahmad Tijaan (RA) si la recherche d'un guide est une obligation pour tous ou si elle n'incombe qu'à une portion d'individus. Il répondit en citant Sidy al-Mukhtar al-Kunti : « La quintessence du wird est la détermination et l'engagement de l'individu envers Dieu par le biais du guide. Quiconque respecte le guide ainsi que la détermination et l'engagement vis-à-vis de lui jouira des bienfaits des deux mondes. Celui qui dénie le guide et passe outre sa détermination et l'engagement vis-à-vis de lui verra la barque de sa religion se briser contre les écueils de la perdition. » Le Prophète (SAS) a dit : « Célébrez la grandeur des Cheikh (guides), car, ce faisant, vous célébrez la grandeur d'Allah. » Ces maîtres qui sont des savants par Dieu sont décrits par ce hadith : « Les savants sont les légataires des prophètes. » Le maître est plus qu'une individualité, il est le représentant de la tradition même qu'il incarne.
Du point de vue historique, la chaîne de transmission part du Prophète (SAS) qui initia l'Imam Ali. A partir de ce dernier, la chaîne se structure comme suit : Imam Ali — Hassane al-Basrî — Habîbul-'Ajamîy — Dâûda Tâ-î — Ma 'rûful-Karkhî — as-Siriyyi — Junayd. A partir de Junayd rayonnèrent plusieurs chaînes et s'amplifia le soufisme.
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