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LA PLACE DU SOUFISME DANS L'ISLAM (suite)

  Conférence du Cheikh Ibrahima Abdallah SALL à Nantes, le 17 juillet 2004.
traduit par Mame Balla SOW

LA METHODE

Le maître instruit par des formules d'invocation à réciter selon des indications précises. Cet enseignement qui est opératif et non spéculatif est la base et le support du travail personnel. Cet enseignement est une aide au travail intérieur de réalisation initiatique. Le rite d'invocation joue un rôle primordial. C'est un véhicule de l'influence spirituelle et un support à la méditation puisqu'il exprime des vérités de l'ordre initiatique. Le maître ne communique pas la connaissance d'une façon comparable à celle du professeur dans l'enseignement profane, et qui communique des formules livresques aux élèves qu'ils n'auront qu'à emmagasiner dans leur mémoire. Il s'agit ici de quelque chose d'incommunicable dans son essence puisque ce sont des états à réaliser intérieurement.
L'invocation est la pierre angulaire de la méthode. Son importance est rapportée par beaucoup de versets coraniques et de traditions prophétiques. Dieu dit dans le Coran « souvenez-vous de Moi, Je me souviendrai de vous.» Le hadith suivant est rapportée par Ibn 'Umar (RA) : « Celui qui déclame lâ ilâha illal-lâh en l'actualisant, Dieu l'installe dans la demeure de la Majesté et lui accorde la vision de sa Face. » D'après le Prophète (SAS) « le cour se rouille comme le fer ; l'invocation (zikr) l'en débarrasse, à l'image du feu par rapport au fer.». Voici une autre de ses paroles : « lorsque des gens se rassemblent pour invoquer Dieu, uniquement mus par le désir de sa Face, un héraut du ciel leur crie alors : vous voilà pardonnés ! Vos mauvaises actions ont été transformées en bonnes ouvres. » Et encore : « Invoquer Dieu en compagnie d'un groupe de gens, de la prière de l'aube jusqu'au lever du soleil, m'est préférable à ce bas monde et à tout ce qu'il contient. Invoquer Dieu en compagnie d'un groupe de gens de la prière de l'après-midi ('asr) jusqu'au coucher du soleil, m'est préférable à ce bas monde et à tout ce qu'il contient. » Aussi : « Le butin des assemblées du souvenir de Dieu, c'est le paradis. »
L'invocation procure de plus, une quiétude, une sérénité d'une intensité et d'une profondeur inégalées : « N'est-ce pas par l'invocation d'Allah que les cours s'apaisent ? » mentionne le Coran. Car l'invocation place l'invocant dans une perspective où la vie prend un aspect plus frais, et déplace le regard intérieur de l'humain vers le divin. Ainsi dès la vie terrestre, il est offert à l'homme la possibilité de vivre le paradis, celui de la contemplation divine qui est le paradis le plus sublime.
La persistance dans le souvenir dissipe les voiles et rend perçante la vue. « Nous avons ôté ton voile et voilà que ta vue est perçante aujourd'hui » (50, 22). Il se produit un dévoilement de l'organe de la connaissance théosophique qui est l'intuition intérieure qui fait accéder à la science cachée. Celle-ci se classe parmi les trois que le Prophète (sas) rapporta lors de son ascension nocturne. Elle est acquise par le croyant lors de son ascension dans le ciel de la proximité divine. De cette science, le Prophète a dit : « la science est comme un secret préservé, seuls les savants par Dieu la connaissent ; et lorsqu'ils en parlent, ceux qui méconnaissent Dieu les blâment. » Il a également affirmé : « La science intérieure est l'un des secrets de Dieu et dépend de Sa décision : Il choisit librement les cours auxquels Il la confie. » Et encore : « Il y a deux sciences : l'une pour le cour, et elle est la science utile ; l'autre pour la langue : c'est l'argument que Dieu opposera à l'homme. »
Cette science n'est pas de celles qui sont habituellement connues. Abû Hurayra (ra) a dit : « j'ai appris du Prophète deux types de science : l'une, je vous l'ai transmise ; mais quant à l'autre, si je le faisais, vous me trancheriez la gorge. » Un autre compagnon bien guidé Salmân al-fârisî (ra) a dit : « Si je racontais tout ce que je sais, vous diriez : Que Dieu fasse miséricorde à l'assassin de Salmân .» Il a été rapporté ceci de l'Imam Ali (ra):
«ô quelle précieuse connaissance je détiens !
Si j'en divulguais une portion,
On dira : Tu fais partie des idolâtres !
Les hiérarques parmi les musulmans rendront licite mon sang versé !
Et cette sentence exécutée serait sans commune mesure avec le mal qu'ils me souhaitent »

Cette science qui est l'apanage du soufisme est l'intérieur du coran. Selon le Prophète (SAS) « Chaque verset du Coran a un sens extérieur (zâhir) et un sens intérieur (bâtin) .. Le niveau de sens intérieur varie de sept à soixante-dix . »
Cette science est aussi la connaissance de Dieu rendue possible par la connaissance de soi. Le Prophète (SAS) a dit : « Celui qui se connaît, connaît son seigneur ». Cette connaissance de Dieu justifie la création telle que l'exprime cette tradition sanctissime (hadith qudsî) : « j'étais un trésor caché, Je voulus être connu ; alors Je créai l'Univers. » Cette impérieuse exigence de connaissance de Dieu apparaît dans une autre tradition sanctissime (hadith qudsî) : « Connaissez-moi avant de m'adorer, car si vous ne me connaissez pas comment pourriez-vous m'adorer ? » Allah dit dans la coran : « Je n'ai créé les hommes et les djiins que pour qu'ils m'adorent. » (51,56) Ibn Abbass explique que pour qu'ils m'adorent signifie pour qu'ils me connaissent.
Cette connaissance de Dieu est plus qu'une connaissance théorique ? C'est un savoir expérienciel où Dieu se révèle comme sujet absolu parce qu'en vérité et en son essence, Il ne peut jamais être un objet; un objet sur lequel un philosophe, un théologien et autres délibèreraient. Cette connaissance est une métamorphose intérieure qui consiste à franchir la distance qui sépare la connaissance théorique et la certitude de la connaissance personnellement réalisée et vécue : C'est cela l'accès à Dieu à la réalisation duquel toute réalité supposée autre que Lui périt, conformément à ce verset : « tout périt sauf Sa Face.» (88,28) La création devient ipso facto spirituellement transparente au point que celui qui réalise cette certitude perçoit Dieu où qu'il se tourne. Le coran l'affirme en ces termes : « Où que vous vous tourniez, est la Face de Dieu.» (2, 115)

LES STATIONS DU CHEMINENT (sâlik)

› Le croyant n'accède à cette certitude de la connaissance qu'après s'être extrait de son égoïté pour se rapprocher de l'Etre divin. C'est à cela que fait allusion cette parole prophétique : « Mourrez avant de mourir ». La première mort est l'extinction en lâ illâha illal-lâh (l'extinction en l'Etre) (fanâ-u) et la deuxième, la mort physique. Il est fait mention de ce rapprochement dans une tradition sanctissime (hadith qudsî) : « Ceux qui se rapprochent de Moi n'ont jamais mieux fait qu'en accomplissant ce que J'ai prescrit pour eux. Et le serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi en multipliant les ouvres surérogatoires jusqu'à ce que Je l'aime. Et lorsque Je l'aime, Je suis son ouïe, sa vue, sa main et son soutien. Par Moi il entend, par Moi il voit et par Moi il saisit. » Il se produit ainsi l'extinction (fanâ-u) en l'Essence divine (az-zâtu).
› A l'extinction succède la surexistence (baqâ-u) en Muhammadu rassûlulâhi (sas) : C'est la surexistence en les Attributs divins (as-sifât). Cette surexistence est aussi contemplation de l'Unité dans la multitude des formes (wâhidiyyatu), dans la vision même de l'Unité.
› Cette expérience réalisée, le Maître place le disciple dans la perspective : « iyâka na 'budu, wa iyâka nasta 'înu » (C'est Toi que nous adorons, et c'est par Toi que nous T'adorons). La première partie de ce verset est le lot du commun des musulmans (al-'âm) et la seconde, un privilège accordé à l'élite (al-khâsu).
Au terme de son cheminement l'individu n'aura de cesse de faire un parcours incessant entre ces trois stations.

LA PLACE DU SOUFISME DANS L'ISLAM

L'Islam présente trois dimensions d'après l'enseignement prophétique. Elles correspondent à la triade ISLÂM-ÎMÂN-IHSÂN. L'Islam est la loi qui édicte tout ce que le croyant doit faire ; l'Imân indique ce qu'il faut croire et l'ihsân est notre adhésion totale à la vérité et notre conformité totale à la loi. L'Ihsân est le bien croire et le bien faire, leur quintessence et débouche sur la vérité essentielle. Il existe par conséquent trois voies de connaissance qui font accéder à la triade précitée: La CHARIA à l' ISLÂM, le TAWHÎD à l' ÎMÂN et le SOUFISME à l' IHSÂN.
Le Cheikh Zarûq dit : « Le soufisme est pour la religion ce qu'est l'esprit (rûhu) pour le corps. »
Le soufisme n'est pas une introduction tardive dans l'Islam d'éléments empruntés ailleurs, ni un rite additionnel et blâmable. Le soufisme qui s'affirme comme la raison d'être même de l'Islam ne saurait contrevenir à Dieu qui dit : « Aujourd'hui, j'ai parfait votre religion. » (5, 3) Le soufisme est le droit chemin, la voie du pardon divin, le souvenir de Dieu et l'orientation exclusive vers Lui. C'est l'embellissement du caractère et l'extraction du pire des péchés : celui de l'associationnisme qui est d'une étonnante subtilité, puisqu'il s'associe à notre égoïté. Sa subtilité est telle que le Prophète (SAS) dit de lui que c'est une fourmi se déplaçant sur une pierre noire dans l'obscurité de la nuit. Détecter une telle fourmi ne peut que relever du don.
Le soufisme est la tradition du Prophète (SAS). Cette tradition désigne sa voie telle qu'elle se manifeste dans ses paroles, ses actes et ses états. Sa parole était sagesse et son silence, réflexion. Le voir était en soi un enseignement, et ses actes n'étaient que pure obéissance à Dieu. Quant à son état spirituel, c'était la présence de Dieu en toute circonstance. Aïcha (que Dieu l'agrée) disait qu'Il invoquait Dieu tout le temps. « Il demeurait en compagnie de son Seigneur qui le nourrissait et l'abreuvait. » (26,79) Ces états ne s'acquièrent que par la fréquentation des gens qu'il nous a ainsi décrit : « Fréquentez celui dont la vue vous rappelle Dieu, dont les paroles enrichissent votre science et dont les actes vous font désirer l'autre monde. » Il a dit par ailleurs que la meilleure façon d'adorer Dieu c'est de s'asseoir à côté d'un Saint, aussi bref soit l'instant, même s'il correspond à la durée de traite d'une chèvre.
Même si l'on concède à certains que le soufisme est une innovation, toute innovation n'est pas blâmable. Le Prophète (sas) a dit : « Quiconque instaure une bonne tradition (sunna) en sera rétribué et le sera pour ceux qui l'imiteront dans cette pratique .» Les prières en commun dans les mosquées pendant les nuits du Ramadan (tarâwîh) sont une innovation du Calife Umar (RA). La compilation du Coran en livre, sa voyellisation, sa division en hizib. sont aussi des innovations; de même les cinq statuts légaux que sont l'obligatoire (fard), le recommandé (sunna), le permis (mubâh), le déconseillé (makrûh) et l'interdit (harâm). Certains savants procèdent à une classification d'où se dégage la notion d'innovation obligatoire : c'est ce qui est nécessaire pour accomplir un acte obligatoire. La grammaire fait partie de cette innovation, de même que la rhétorique, la logique, la prosodie, la critique, la lexicologie.
D'autre part, l'iijtihâd (l'effort d'interprétation que fait le mujtahid) est une donnée fondamentale dans l'Islâm. Le Prophète (SAS) a énoncé ce propos qui prouve que l'ijtihad fait partie de la Sunna : « Vous devez suivre ma tradition et la tradition des califes bien guidés. » (Ce sont Abû Bakr, Umar, Uthman, et Alî) Les fondateurs des voies soufies sont des mujtahid et leur ijtihâd porte sur l'Ihsân. Ils sont semblables à l'Imam Mâlik et aux autres fondateurs d'écoles juridiques dans le domaine de l'Islâm, et à Ash'âri dans le domaine de l'Imân. La religion étant constituée de la trilogie ISLÂM-ÎMÂN-IHSÂN, il est logique et conforme à la vérité que si l'ijtihâd et les mujtahid sont admis dans les domaines ISLÂM et ÎMÂN, celui de l' IHSÂN ne saurait être en reste. En réalité, ce que font les soufis tient de la révélation.

En conclusion, le soufisme est le chemin qui mène à l'IHSÂN. Il permet la connaissance unitive de l'Essence divine, de Ses Attributs, de Ses Noms et de Ses Actes. Le soufisme est la naissance et la vivification en l'homme de qualités et vertus qui le révèlent à une noble et incommensurable destinée intelligente. C'est la conduite parfaite, la voie droite, le caractère vertueux et la pacification des cours. Il est vie auprès du Seigneur, et prise de conscience que ce qu'il y a de meilleur en ce monde est un cour tout entier rempli du souvenir de Dieu. Le soufisme est fortement ancré dans le Coran et la tradition (sunna) du Prophète (sas). Il ne constitue ni un rite additionnel, ni une introduction tardive dans l'Islam. Vu sous cet angle, le Soufisme ne s'identifie t-il pas à l'essence même de la révélation ? Sa place dans l'Islâm n'est-elle pas centrale et prépondérante ? Ne se présente t-il pas sous ce rapport comme une nécessité dans l'Islam ?

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